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A propos d’Alfred de Vigny
En réclamant ouvertement « le Pain et le Temps » pour le poète, Vigny interpelle les pouvoirs publics  et prône l’intervention de l’État en faveur des créateurs — en d’autres termes, il demande une politique  culturelle, des subventions, des investissements (à fond perdus, s’il le faut) pour soutenir les avant-gardes,  fragiles par nature (comme le suicide de Chatterton le prouve finalement).  Les réactions à ces propositions, dans la presse et jusqu’à la Chambre des députés, inaugurent un  clivage intellectuel et idéologique dont l’actualité demeure évidente. Les détracteurs de Vigny lui répondent  en termes de réalisme, de pragmatisme et de proximité. On raille en effet les états d’âme excessifs des artistes  et, déjà, on leur reproche d’être coupés de la base, narcissiquement élitistes, inconscients des enjeux réels et  banalement soucieux de défendre leurs privilèges corporatistes. Le face à face de Chatterton et de Lord  Beckford, à la fin du drame, résumait d’ailleurs par avance le débat suscité par sa représentation.   Cependant Vigny a montré qu’il était loin d’oublier l’aspect matériel et les enjeux économiques du  marché culturel. En 1841, par une lettre ouverte publiée dans la Revue des deux mondes, il poussa les  députés à examiner la question de la propriété intellectuelle. Le combat en faveur des artistes doit concilier  les contraires : matérialisme et idéalisme, individualisme et étatisme — c’est en cela qu’il est romantique.  1842-1861  Après les « vingt glorieuses », la crise : vingt années de vaches maigres — apparemment. Vigny ne  publie aucun livre nouveau, se contentant de réimprimer ses œuvres complètes et de publier en revue  quelques « poèmes philosophiques », en particulier pour soutenir sa campagne académique. Il lui faut se  présenter six fois pour être élu — après Lamartine, Hugo, Mérimée, Sainte-Beuve. Lui qui se targuait en  1837 de s’être mis « en marche bien jeune, mais le premier », il arrive bon dernier sous la coupole.  Il y parvient tout de même. Pourtant, sa réception, en janvier 1846, est l’occasion d’un scandale qui  va profondément affecter le récipiendaire. La réponse de Molé est délibérément insultante et Vigny refuse  d’être présenté au roi par celui qui vient de le bafouer. Cette tempête dans le microcosme littéraire est  cependant intéressante dans la mesure où la politisation de l’événement est évidente.  Pour une part, la malveillance de Molé s’explique en effet par l’hostilité au souvenir impérial  manifestée par Vigny dans son discours de réception. Mais, en refusant d’être conduit jusqu’à Louis-  Philippe par ce même Molé, Vigny semble vouloir signifier qu’il rejette en bloc toutes les éventualités de  réconciliation nationale : il apparaît politiquement crispé, enfermé dans une stérile nostalgie de l’Ancien  Régime, cultivant des privilèges fanés sous prétexte de fidélité légitimiste. Cette position caricaturale va  trouver parallèlement une expression littéraire c’est la trop fameuse « tour d’ivoire » édifiée par Sainte-Beuve  pour y enfermer celui qu’il nommait « Trissotin gentilhomme ».  Il est vrai que Vigny prête le flanc à ce genre de critique par l’intransigeance parfois maladroite,  souvent hautaine, de ses interventions. Son refus de sacrifier au démon de la popularité, par crainte de la  démagogie, est ainsi sanctionné en 1848 par un cuisant échec aux élections à l’Assemblée constituante.  Vigny manque donc le coche politique dans lequel Lamartine et Hugo sont montés avant lui et sans lui.  L’année suivante, aux élections législatives, Vigny ne se porte pas officiellement candidat, mais il  déclare qu’il acceptera un mandat si le scrutin populaire le désigne ... Attitude ambiguë une fois encore — et  qui se solde évidemment par un nouvel échec. Cette ambiguïté devient emblématique de la position  paradoxale où Vigny se met : à la fois disponible et en retrait.  Vis-à-vis de Napoléon III, on retrouve après 1852 les mêmes pas de clerc : Vigny approuve le coup  d’Etat et le rétablissement de l’ordre mais il refuse, comme toujours, le « séidisme » — néologisme qu’il a  lui-même forgé. Quand tous ceux qui soutiennent l’Empire parviennent au Sénat, Vigny, quant à lui, nourrit  des rêves de courtisan surannés en ambitionnant de devenir précepteur du prince impérial. La gloire passe  avant le profit, le souci de la postérité avant le succès de l’heure.  Une lettre de Vigny à Charles Fournier est révélatrice de l’inconfort de cette position. Charles  Fournier était un jeune poète qui, au début des années 1840, avait demandé et obtenu le soutien moral de  Vigny ; proscrit après le 2 décembre, puis exilé volontaire en Belgique, il n’a jamais coupé les ponts avec  l’auteur de La Bouteille à la mer. En 1858, après avoir lu dans un journal belge l’annonce de la mort de  Vigny, il s’est inquiété. Voici en quels termes doux-amers son mentor le rassure, le 18 juillet 1858 :  « Eh ! à quoi bon, s’il vous plaît, vous dire que je suis vivant, à vous qui ne voulez plus de la France  que je ne sais pas quitter, moi ? J’ai laissé à ces mêmes journaux qui avaient dit mon trépas le soin de se  démentir en racontant les répétitions et les représentations de Chatterton. Les feuilles belges s’amusent  beaucoup, à ce qu’il paraît, quand elles ne savent que dire, à me classer comme il leur plaît, à me faire  voyager, à me tuer, à me ressusciter. [...] En général, tous les jours de l’an et tous les 15 août, ils ont la  générosité de me faire sénateur, avec beaucoup de bonne grâce, et cependant je puis dire le contraire de    Piron : Je ne suis rien Sinon Académicien et enfin Poète en silence, Poète sans aimer à publier mes vers. Toujours le même, toujours rêveur  paisible, aimant mes amis, les absents comme les autres, peut-être même un peu plus et les pleurant lorsqu’ils  nous quittent pour longtemps et souffrant jusques au fond du coeur lorsqu’ils nous quittent pour toujours. »
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