Il y a un peu plus de cent cinquante ans *, le samedi 21 janvier 1843, Vigny déclara lors  d’un dîner  chez Marie d’Agoult : «  J’aurai raison pendant 300 ans encore. » Un tel propos peut paraître présomptueux  et il tombe d’autant plus mal qu’aujourd’hui la célébration (relativement discrète) du bicentenaire de la  naissance du poète laisse penser que Vigny s’est «  éloigné », comme Montherlant le disait de Barrès.  L’auteur de Chatterton et des Destinées souffre dans un recoin rarement visité de notre panthéon littéraire,  quelque part entre André Chénier et Romain Rolland ...  Cependant la boutade de 1843 devient plus acceptable (et moins dérisoire) pour peu qu’on  l’interprète, non comme un banal aveu d’autosatisfaction, mais comme l’affirmation de l’avènement d’un  durable pouvoir intellectuel. Ce règne de trois cents ans ainsi prophétisé, c’est celui qui doit suivre le «  sacre  de l’écrivain » si justement mis en lumière par Paul Bénichou ; c’est en même temps un règne qui succède à  celui de la noblesse : le règne de l’aristocratie de l’esprit. Ainsi se manifeste chez Vigny une profonde  conscience de soi en tant qu’écrivain et c’est précisément cela qui prend aujourd’hui une allure de défi.   Puisque Vigny lui-même en appelle à ses lecteurs jusque dans la postérité, la tentation est grande de  le rejoindre sur ce terrain et donc d’envisager de ce point de vue la question intrigante et paradoxale de son  existence littéraire, anthume et posthume. Il s’agit par conséquent de rassembler des histoires en une histoire,  à travers l’esquisse d’un aperçu global de la présence, de la réception et de la persistance de Vigny dans  l’histoire littéraire des deux cents dernières années. Passer ainsi d’une contemporanéité à une autre — de la  sienne à la nôtre — implique de recourir à une périodisation, qui n’est pas simple à établir.  1797-1819  On commence à être assez précisément renseigné sur Vigny avant Vigny. De nombreux documents  d’archives ont été mis au jour qui ont fait mieux connaître son milieu familial (extraordinairement  complexe), ses années d’études (à la très impériale Institution Hix) et sa carrière militaire (décevante).  Surtout, la publication des Mémoires a révélé quel regard rétrospectif l’intéressé, la cinquantaine venue,  portait sur ses premières années. La vocation poétique de Vigny n’est pas clairement datable. Dans ses Mémoires, il a tenu à rappeler  qu’il était, comme il se doit, « né poète ». Il raconte, en effet, qu’avant même sa dixième année, comme il  devait traduire un vers de Lucain  - « Nil actum reputans si quid superesset agendum » - il proposa  spontanément un alexandrin : « Croyant que rien n'est fait s’il reste encore à faire ». L’anecdote se conclut  par un interdit pour rire, venu du père : « Ne va pas t’aviser d’être poète au moins, me dit-il. Tu m’as bien  l’air d’en avoir envie ». Ce qui permet à Vigny de parler, non sans coquetterie, du « péché de poésie » et  d’affirmer qu’il y retomba en secret, par crainte de la réprobation maternelle. Ce caractère maléfique de la  poésie, on peut le retrouver exprimé avec moins de complaisance dans une tirade de Chatterton : « Et,  d’ailleurs, eussé-je les forces d’Hercule, je trouverais toujours entre moi et mon ouvrage l’ennemie fatale née  avec moi : la fée malfaisante trouvée sans doute dans mon berceau, la Distraction, la Poésie ! » Quant à la  date de 1815, que Vigny a tenu à faire imprimer au-dessous de deux de ses poèmes, Symétha et La Dryade,  elle ne doit pas faire illusion : il semble bien que l’auteur ait sensiblement antidaté ces oeuvres, afin de leur  attribuer un millésime antérieur à la publication par Latouche des Poésies de Chénier, dont l’influence est  pourtant nettement perceptible. Ainsi, Vigny ne fut ni un enfant ni un adolescent prodige : avant 1820, il  n’existe pas, littérairement du moins. Tout ce que l’on peut rassembler sur cette période n’a par conséquent  d’intérêt qu’en tant que cela prépare ce qui va advenir.  1820-1841  Voici les deux décennies prodigieuses ! 1820 est la date de la première publication de Vigny : Le Bal   paraît en décembre dans Le Conservateur littéraire des frères Hugo ; 1841 marque l’entrée de Vigny dans la «  Bibliothèque Charpentier », collection à bon marché, au format révolutionnaire, ancêtre du livre de poche —  ce qui consacre un véritable succès auprès du public. Durant ces vingt années, Vigny aura occupé tous les terrains, et brillamment : la poésie avec les  Poèmes antiques et modernes, le roman avec Cinq-Mars, le théâtre avec Chatterton, à quoi on peut ajouter  (jusqu’à un certain point) l’autobiographie et l’essai, avec Servitude et Grandeur militaires et Stello.  C’est Chatterton, sans doute, qui représente le mieux les ambitions réalisées de Vigny à cette  époque. Par le succès de son drame, l’auteur acquiert une position très en vue, sans risquer de tomber dans  les travers de la popularité. Ainsi, malgré l’anachronisme des mots, Vigny propose, en précurseur, un modèle  d’ « intellectuel » et il est impossible de ne pas voir en Chatterton une oeuvre « engagée ». Pièce difficile,  déroutante, presque sans action dans une continuité qui refuse sciemment les tentations mélodramatiques,  Chatterton est cependant parvenu à intéresser le public et à « créer un débat », comme on dit aujourd’hui, à  propos de la place de l’artiste dans la société.  * Ce texte devait être à l’origine une conférence à partir de notes dans le cadre de l’assemblée générale de notre  association, le 28 mars 1998, à l’occasion du bicentenaire de la mort de Vigny. L’auteur, Loïc Chotard, a été empêché de  la prononcer par la maladie qui devait l’emporter. Une rémission lui a permis de la rédiger. L’article a été publié à titre  posthume dans le bulletin de l’Association des Amis d’Alfred de Vigny n° 28 (1999).
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